Nouvelle sans nom pour l'instant







Chapitre 1]

 

 

"Je préfère une vérité nuisible à une erreur utile : la vérité guérit le mal qu’elle a pu causer"

 

Jacques se demandait pourquoi une telle citation de Goethe venait de lui traverser l'esprit. A dire vrai, ce n'était pas le moment de réciter des maximes classiques, apprises à l'école. L'école... cela faisait bien longtemps  qu'il l'avait quitté, un petit diplôme en poche. Il se souvenait encore de cette fille, comment s'appelait-elle déjà? Sophie ou Sandra?... Peu importe! Il secoua la tête, son esprit s'évadait encore, probablement pour ne plus songer à ce qui l'attendait dehors. La réalité semblait moins tangible qu'à l'accoutumée, comme si un léger voile la recouvrait partiellement. Du coin de la pièce où il était accroupi, il regarda une nouvelle fois autour de lui: l'espace était très sommairement aménagé; une table et un vieux lit, recouvert d’un amas de draps, suffisaient à le meubler et seuls quelques filets de lumière jaune se faufilaient par les interstices des stores vénitiens. L'air était moite et sentait la sueur. Jacques fixa quelques instants un morceau de papier peint qui se décollait à l'intersection entre le mur et le plafond.

 

« Quel endroit glauque, articula-t-il, la bouche sèche. »

 

Il se leva, fit le tour de la pièce en se grattant l'arrière du crâne et se rassit; il ne sentait pas bien et des bouffées d'angoisse remontaient de son ventre jusqu'à sa gorge.

 

« Ils vont m'avoir!... » fut la première pensée construite qui se forma distinctement dans son esprit, tandis qu'une autre, « pourquoi moi? » se frayait lentement un chemin à travers ses pensées confuses.

 

Faire le point, serait la meilleure chose à faire: dans une telle situation. Faire le point et se calmer. Tout d'abord il fallait quitter cet endroit et trouver un lieu sûr. Il pouvait se faire prendre à tout moment et cet endroit n'était pas très  bon pour le moral. D'autant plus que la propreté laissait clairement à désirer. D'ailleurs il pourrait même y avoir des cafards sous le lit, vu l'état de cette chambre. A croire que cet hôtel était si peu cher qu’il ne pouvait pas payer quelqu’un pour faire le ménage ! Il finit son soliloque se mit aussitôt debout, sa veste en daim sur les épaules et ses santiags aux pieds. Après avoir rapidement tâté ses poches afin de s'assurer d'être convenablement équipé, il sortit de la pièce et se retrouva dans le couloir. Il ouvrit une porte où les marches plongeaient sombrement vers le rez-de-chaussée et s'y engouffra; il baissa les yeux, lorsqu'arrivé à la moitié de la descente en colimaçon, il croisa un vieil homme qui grimpait péniblement. Le hall de l'hôtel était vide: seul un homme au guichet attendait patiemment quelque client potentiel en s'occupant les mains avec de savants jeux d'élastiques. Jacques s'avança vers lui d'un pas décidé, cherchant son portefeuille au touché.

 

« Que puis-je pour vous monsieur? demanda l’employé d'un air étrange, un petit sourire posé au coin des lèvres.

- Je souhaiterai régler ma chambre, répondit Jacques sur la défensive.

- Bien sûr, vous êtes?

- Monsieur Monard.

- Très bien, cela fera 35 euros s'il vous plait.

- Tenez.

- Et 5 qui font cinquante, je vous remercie. Monsieur a-t-il été satisfait de sa visite? »

 

A cet instant, Jacques dévisageait l'hôtelier, dont les traits tirés et éclairés par la lumière blafarde des néons formaient un rictus narquois. Il marmonna quelques mots volontairement inintelligibles et se précipita vers la sortie.

 

«  Est ce qu'ils savent où je suis? se demandait-il. Je n'aurai jamais du donner mon véritable nom pour lorsque j'ai pris cette chambre. Ils seraient bien capables d'avoir des indics' un peu partout... Non pas ici, c'est impossible! Je vais finir par devenir fou avec cette histoire. »

 

Le soleil d'été brûlait le bitume du parking, créant des mouvements de convection au niveau du sol et donnant à cet endroit des allures de village perdu au milieu du désert. Cet effet était renforcé par la rareté des chalands: il n'y avait pas âme qui vive à portée de vue et les volets de la plupart des maisons étaient désespérément clos. Jacques s'assit au volant de sa voiture dont l'atmosphère intérieure, suffocante, lui coupa la respiration. Son angoisse diminuait progressivement et sa raison s'était mise en branle afin de  chercher une solution. Il alluma le contact et commença à s’éloigner du bourg.

 

«  Reprenons, se dit-il, hier je rentre chez moi et je découvre que mon appartement a été mis à sac. Alors que je range ce que je peux, trois types frappent à ma porte: ils ressemblent à des policiers mais ils ont l'air louche. Je me doute qu'il ne s'agit pas de vrais policiers - d'ailleurs m'ont-ils présenté la moindre carte ? - et je décide de m'enfuir. Je prétexte une envie pressante et en profite pour me sauver par la fenêtre de la salle de bain. Ils doivent être au courant de mes travaux, obligatoirement; pourtant j'ai été le plus discret possible. Il faut que j’aille à Lyon au plus vite, c’est le seul moyen de m’en sortir ! »

 

 

 

 


Chapitre 2]

 

 


 

La route défilait à vive allure et la voiture avalait sans broncher les kilomètres tandis que Jacques somnolait légèrement au volant, lorsqu'il aperçut, entre ses paupières mi-closes, une tâche rouge au loin, sur le bord de la route. Intrigué, il sortit de sa torpeur et tenta de distinguer de quoi il s'agissait: l'apparition devenait de plus en plus nette à chaque mètre que franchissait la voiture et déjà il distinguait la silhouette d'une femme. D'une jeune femme. D'une jeune et belle femme vêtue de rouge. Il s'arrêta quelques mètres plus loin, se demandant vainement quelle force aussi mystérieuse que puissante l'avait poussé à agir de la sorte.

 

« Putain d'hormones marmonna-t-il en grimaçant. »

 

Puis relevant la tête, il sourit à la fille qui tapotait au carreau et lui ouvrit la porte.

 

« Bonjour dit-il d'un air faussement indifférent

- Bonjour

- Vous allez où?

- J'essaye de rejoindre Lyon, répondit-elle sur un ton implorant, usant de ses grands yeux tel un escrimeur joue de son fleuret.

- Parfait, j'y vais aussi, répondit Jacques en déglutissant. Montez, mettez votre sac à l'arrière, il y a de la place.

- Merci beaucoup! »

 

Elle s'installa donc, déposant un énorme sac à dos sur la banquette arrière, tandis que Jacques ne pouvait s'empêcher de contempler fixement ses harmonieuses courbes en mouvement.

 

 

La route courait au loin entre plateaux et collines, serpentant calmement dans la vallée.

La conversation avait été très banale jusque là, n'abordant aucun sujet de fond; mais la fille était plutôt bavarde et entretenait sans problème la discussion, sans que Jacques n'eût à faire beaucoup d'efforts. Elle semblait trouver le voyage amusant et Jacques avait presque oublié ses problèmes: il se sentait bien. Mais cela faisait plusieurs minutes qu'elle ne parlait plus, se murant dans une apathie qui ne semblait guère lui ressembler; Jacques baissa le volume de la radio et rompit le silence:

 

« Nous devrions arriver à Lyon pour 22h00. Vous êtes attendu à quelle heure?

- Je ne suis pas attendu, répondit-elle, avant de se tourner, encore plus silencieuse qu'auparavant, vers le paysage et ses collines mordorées qui se détachaient sur le ciel crépusculaire.

- Ha... et vous ne m'avez pas dit ce que vous alliez faire à Lyon.

- Rien

- Comment ça "rien"? Vous êtes en vacances?

- Non j'ai plaqué mon job aujourd'hui et je me tire.

- Vraiment?

- Oui j'en ai marre de ce coin pourri!

- Pourtant elle a l'air sympa votre région! Il y a des petits bois, des villes agréables et des...

- Ecoutez, répliqua-t-elle sur un ton agressif, tranchant avec sa douce figure. Ce coin craint. C'est tout!

- D'accord, je ne voulais pas vous énerver… »

 

Il y eu un silence, ce genre de silence qui laisse derrière lui une traîne de gêne et qui intimide les plus aguerris. Malgré tout, la jeune fille reprit:

 

« Je m'appelle Elodie

- Moi, c'est Jacques.

- c'est un prénom de vieux ça! »

 

Elle recommençait à sourire, comme si elle avait souhaité effacer l’ombre qui avaient obscurci son esprit quelques instants auparavant.

 

«  Je plaisante, hein, enchaîna-t-elle. Vous faites quoi dans la vie?

- Je suis journaliste

- Ouaaah journaliste! Ca doit être génial. Heu juste une chose on peut se tutoyer?

- Oui bien sûr. Et tu fais quoi, toi?

- J'ai arrêté mes études de droit, je n'arrivais à rien. Du coup, je suis revenu trainer mes godasses vers chez mes parents pour travailler. J'ai fais plein de petits boulots, que ce soit avec mon père ou en usine. Mais là, j'en ai marre: je plaque tout. Je vais voyager et je me poserai là où l'on voudra bien de moi! »

 

Elle parlait vite et d'une voix qui, bien que légèrement trop aigue, était agréable à écouter. Jacques la regardait bouger les mains, tourner la tête, sourire. Il semblait qu'elle lui renvoyait le même regard, emplie de curiosité. Jacques interrompit soudain le déferlement de paroles :

« On va arriver trop tard sur Lyon, ça te dis du camping sauvage ? J’ai une tente et quelques bouteilles ! »

 

 

 

 


Chapitre 3]

 

 

 

Plus la soirée avançait et plus il se sentait en confiance: il était prêt à dévoiler ses problèmes, lorsque l'occasion se présenta d'elle-même.

 

«  Et pourquoi tu va à Lyon au fait? Demanda Elodie au détour de la conversation

- Ha c'est compliqué... Une longue histoire, je ne sais pas si c'est une bonne idée de t'en parler

- Si raconte-moi, ça m'intéresse! répondit-elle en pouffant.

- Tu l’auras voulu. Bon comment t'expliquer... Tu ne va jamais me croire en plus.

- Mais siiii ! Raconte !

- J'ai accumulé une quantité phénoménale de preuves à propos de l'implication d’une organisation, dont j'ignore toujours le nom, dans les affaires publiques, dans les grandes entreprises et toutes les hautes sphères de la société. Je ne connais pas encore leur but, mais il est clair qu'ils sont mal intentionnés. Ils ont mis la main sur certains dossiers dans mon appartement, mais ils ignorent que la majorité des documents se trouve dans un coffre, en sécurité, à la banque de Lyon. Et c'est pour cela que je m'y rends. Il est plus que temps que je fournisse tous ces papiers à la police. De plus, ils seront obligés de me mettre sous protection policière : avec tout ce que je sais, je suis un témoin indispensable. »

 

Et il décida de tout déballer, tout et même le reste. Tout ce qu'il avait sur le cœur et tout ce qui l'angoissait. Comment il s'était retrouvé à enquêter sur une secte étrange au moment où son ex-femme l'avait rejoint. Comment il était allé de découvertes ahurissantes en remises en questions terribles. Il parla du jour où il avait découvert qu'il était surveillé, puis du jour où il avait du se sauver pour ne pas être fait prisonnier. La seule et unique chose qu'il ne révéla pas fut son désir pour Elodie. De cela il se garda bien d'en parler, préférant laisser libre le déroulement des évènements. Advienne que pourra! Mais lorsqu'il parlait il guettait les réactions de la jeune femme et découvrait avec plaisir qu'elle l'écoutait patiemment, les yeux rivés sur lui. L’alcool aidant, il continua à parler, gesticulant pour mieux exprimer ce qu’il souhaitait dire. Elodie, quand à elle, écoutait attentivement, les yeux brillants. Le tourbillon de la soirée devenait de plus en plus flou : Jacques sentait l’éthanol lui embrouiller le cerveau. Tout ce qu’il comprenait c’était qu’Elodie était plus belle que jamais, avec son petit visage ovale éclairé par les petites flammes dansant légèrement au rythme de la brise. Il parlait, il plaisantait, il se levait, il criait les bras tendus vers la nuit ; et lorsque le moment fut propice il l’embrassa tendrement. Il ne sentit pas de résistance envers ce baiser et lui déboutonna son gilet. Il la plaqua au sol : elle aimait lorsque les jeux étaient un peu brutaux. Il la déshabilla entièrement, comme s’il lui arrachait son pantalon et la prit sauvagement. Elle criait de plaisir et la nuit recouvrit d’un voile pudique leurs ébats.

 

Le lendemain, Jacques se réveilla avec une douleur qui le frappait par violents à-coups au niveau des tempes. Il regarda autour de lui : il avait dormi à la belle étoile, dans l’herbe et en dehors de son sac de couchage. Il était mouillé par la rosée, sali par la terre humide ; bref il n’était pas au meilleur de sa forme.

 

« Quelle idée de prendre une cuite un jour pareil, marmonna-t-il d’une voix rauque, brûlée par la cigarette et enrouée par le froid du matin»

 

Elodie n’était pas là. Il l’appela, sans réponse, puis se frotta les yeux pour tenter d’émerger de son état léthargique et découvrit avec stupeur que les affaires de la jeune femme avaient disparu elles aussi. Il rassembla ses souvenirs ; la fin de soirée n’était pas très claire. Ils avaient passé un très bon moment ensemble et s’étaient laissé aller à leur passion. Mais pourquoi diable était-elle partie ? De ses vêtements éparpillés il fit une boule, se changea et partit rapidement, non sans avoir inspecté les environs dans l’espoir d’apercevoir Elodie ;  mais elle n’était bel et bien plus là.

 

Il espérait que les preuves qu’il possédait suffiraient à mettre sous les verrous un bon nombre de ses ennemis, et pour longtemps. Mais l’image d’Elodie le hantait. Quelle fille extraordinaire ! Elle avait du être effrayé par cette histoire de secte pour se sauver ainsi.

 





Chapitre 4]

 


 

Garé dans une petite rue de Lyon, à deux pâtés de maison de la banque, Jacques attendait. Son angoisse revenait, lancinante, lui comprimant la cage thoracique et le faisant chanceler. Il reprenait son souffle, appuyé contre la portière avant de sa voiture et le bref moment de plaisir passé avec Elodie était déjà presque enseveli sous le stress qui le paralysait désormais.

 

«  Et s’ils m’avaient suivi. Réfléchissait-il.  Ils n’attendent peut être qu’une chose : que je récupère ces documents pour me les prendre de force ensuite. Mais je ne peux pas aller directement voir la police. Ils ne me croiraient jamais, cette affaire est trop énorme. Il faut bien que je fasse quelque chose de toute façon. Sinon ils me retrouveront, ils ont des ramifications partout et je ne leur échapperai pas indéfiniment.»

 

Il prit son courage à deux mains et marcha d’un pas faussement détendu vers la banque.

 

 

 

 

 

 

Chapitre 5]

 

 

Tous les regards semblaient se tourner vers lui, alors qu’il sortait précipitamment de la banque, la liasse de documents sous le bras, dévalant les marches qui le menaient à voiture et manquant de s’y rompre une jambe. Il se rendit aussitôt au commissariat central de Lyon où un agent de police s’occupant de la réception des plaintes lui demanda ce qu’il désirait.

 

« Je souhaiterai parler à votre supérieur.

- Pourriez-vous m’exposer votre problème, monsieur ?

- Je souhaiterai que nous nous entretenions de cela, dit Jacques en jetant des regards furtifs autour de lui, en privé. »

 

L’officier, accepta avec réticences et lui montra le chemin vers un petit bureau.

 

« Vous pouvez parler, monsieur.

- Voilà, j’ai dans ce dossier des éléments de la plus haute importance car ils prouvent que les dirigeants de notre société sont infiltrés par une dangereuse secte, dont l’objectif bien qu’inconnu à ma connaissance, n’est probablement pas avouable. »

 

Malgré la moue du policer sur le visage duquel on pouvait lire à la fois surprise, doute et scepticisme, Jacques poursuivit :

 

«  Je sais que ce que j’avance est étrange et peut laisser dubitatif, mais j’ai ici un dossier contenant moult preuves, dit-il en soulevant au devant de lui la pochette où les feuillets trop nombreux dépassaient de façon chaotique.

- Montrez-les moi monsieur s’il vous plait, demanda le policer dont le regard était de plus en plus suspicieux.

- Voici l’un des plus importants. Il concerne le député Tasson.

- Le député Tasson ?

- Oui, lui-même. Voici, la preuve qu’il œuvre pour une organisation secrète et malintentionnée. En effet, je l’ai suivi pendant plusieurs semaines et vous verrez vous-même que son comportement est des plus louches. Tout d’abord, tous les jeudis, il se rend dans un petit hôtel de l’avenue des Aubépines, un quartier relativement mal famé de Paris, prétextant auprès de ses proches une réunion quelconque avec son équipe. Ensuite, je ne sais pas si vous avez déjà écouté ses discours, mais il y fait référence plusieurs fois à l’organisation sans nom dont je vous parle depuis tout à l’heure. Voici un extrait de l’un d’entre eux : j’ai surligné les passages où il y fait clairement allusion. Je pense qu’il s’agit pour lui de faire comprendre aux autres membres de cette secte qu’il est avec eux. D’autre part, il se livre à…

- Mmmh, l’interrompit le policier tout en agrippant les feuilles que lui tendait Jacques. Je vais voir ce que je peux faire. Pourriez-vous me donner le reste du dossier ? »

 

Son regard était étrange, pesant et lorsqu’il croisa celui de Jacques, ce dernier senti un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale et de dissiper lentement sur sa nuque. Le policier se leva lentement de sa chaise et tendit sa main pour recevoir les documents ; ce que Jacques lui remit à contrecœur, hypnotisé par la puissante autorité qui se dégageait de l’homme.

 

« Attendez-moi ici, s’il vous plait, monsieur »

 

Jacques était en proie à une vive panique intérieure. Que faire ? Ce policier faisait probablement partie de la secte. Il n’avait pas prévu qu’ils étaient également infiltrés au sein de la police et que toutes ses preuves, fruit d’un long travail et seule chance de s’en sortir, tomberaient entre leurs mains si facilement, tandis que lui-même attendait stupidement qu’on vienne le capturer sans qu’il ne réagisse. Son cœur semblait vouloir exploser dans sa poitrine : il tenta vainement de contrôler le tremblement qui s’emparait de ses mains et se leva.

 

Les sirènes des voitures de police hurlaient dans le lointain : Jacques accoudé à sa voiture, reprenait son souffle.

« Ils sont à ma recherche. Je ne sais pas ce que ce flic a pu inventer pour qu’ils se lancent à ma poursuite avec autant de zèle… »

Il n’y avait plus d’issue, plus d’espoir et il se sentait ployer sous le poids de la peur qui lui écrasait les épaules, lui coupait les jambes et lui bloquait la respiration.

 

Il reprit la route au hasard…Il ne parvenait plus à réfléchir… Monter dans la voiture… Conduire… Se perdre…

 

 

 

 

 

 

Chapitre 6]

 

 

Le petit bâtiment se situait légèrement à l’extérieur du village ; d’après le panneau qui indiquait sa présence, il faisait office de bar, de restaurant ainsi que de chambre d’hôtes. Tout ce dont il avait besoin en somme. Il entra et le léger tintement du carillon bousculé par l’ouverture de la porte suffit à attirer les regards des autochtones sur lui. Jacques jeta un regard circulaire : l’atmosphère était enfumée, malgré le panneau manifeste qui affichait une cigarette barrée de rouge et il distinguait à peine les hommes au comptoir qui se livrait à un de ces jeux de cartes en vogue dans ce genre d’établissement, parlant à voix basse de leur réussite ou de leurs échecs et de cette fichue malchance qui s’acharnait parfois sur eux; ces individus n’étaient ni vieux ni jeunes, mais à leur mine intrigué voire soupçonneuse, on pouvait se douter qu’ils faisaient partie des fidèles habitués du lieu, peu habitués à voir arriver quelque touriste égaré. Jacques, sans leur prêter attention, s’installa dans un coin de la pièce et remarqua un vieil homme attablé seul devant un verre qui semblait vouloir se fondre dans le décor et dont le regard triste flottait entre deux eaux, sans s’accrocher nulle part.

 

« Je dois être dans le coin le plus paumé de France, se dit-il en aparté, jamais ils ne me retrouveront ici… Que ce soit les fous de la secte ou la police… enfin pour le moment… 

 

- Eh l’ami ! Tu viens boire un verre avec nous ? »

 

Jacques mis quelques instants à s’extirper de sa méditation, comme un dormeur quitte un profond rêve ; mais il finit par trouver d’où provenaient les sons qu’il avait entendu, sans bien en comprendre le sens.

 

« On cherche un quatrième joueur pour une belote et l’ami Manu, il aime pas ça, lança-t-il en esquissant un geste dans la direction du vieil homme courbé sur sa table solitaire.

- Heu pourquoi pas, j’ai le temps de toute façon !

- Haha ! Rejoins-nous et je te paye une bière. »

 

Tel un somnambule, Jacques se leva et prit la pinte qu’on lui tendait.

 

« Je m’appelle Mathias, lui dit celui qui l’avait apostrophé,

- Jacques répondit-il, sur un ton las et sans faire d’effort pour entretenir la conversation.

- Houlà, t’as pas l’air bien. Attends de siroter quelques godets et tu seras tout rayonnant, j’te le garantis. »

 

Il s’exprimait avec moult argot mais de temps en temps, perçait un mot ou une expression plus soutenue, peut être signe qu’il était plus instruit qu’il ne le paraissait de prime abord vivant en un lieu où les poètes sont devenus piliers de comptoir et où leur verbe s’est transformé en patois.

 

« Tu viens faire quoi par ici, demanda-t-il ? Parce que c’est pas les occupations qui nous étouffent, continua-t-il lançant un vaste rire sonore, communiquant à ses acolytes un sourire.

- Je… heu c’est compliqué… Je venais voir quelqu’un à côté de Lyon et elle m’a quitté, inventa Jacques de façon improvisée à la manière d’un funambule déséquilibré et balbutiant.

- Ha des histoires de femmes ! Tu nous causeras de ça après un coup dans le nez. Tu sais jouer, demanda-t-il en montrant les cartes ?

- Oui, mais ça fait longtemps. »

 

Ils jouèrent plus de deux heures durant. Mathias, avec son large sourire franc, possédait un charisme indéniable et les deux autres semblaient ternes et sans vie face à cette force de la nature, aussi vif d’esprit que doté d’un bagou impressionnant. Ces derniers partirent d’ailleurs rapidement malgré les railleries de Mathias qui les traitait de divers noms d’oiseaux.

 

« Eh ami Jacques, tu viens boire une tasse chez moi ? C’est pas ces deux petits joueurs qui vont nous obliger à terminer la soirée. Au fait tu t’es très bien débrouillé à la belote ! On les a plumés ! »

- D’accord, mais tu ne travaille pas demain ?

- Ho si sûrement, répondit Mathias en laissant échapper son rire caractéristique »

 

 

 

 

Chapitre 7]

 

 

 

Attablés dans une cuisine, meublée à la mode des années 80 et que seul un plafonnier éclairait, Mathias et Jacques discutaient. Malgré l’insistance du propriétaire des lieux, Jacques ne donnait que de vagues indications sur les raisons de sa venue dans ce « petit coin pittoresque et ennuyant à mourir », comme le décrivait non sans humour Mathias.

«  Haha petit cachotier, lança-t-il. Il faudra bien que tu parle à un moment ou à un autre !

 

Jacques fixa avec stupeur Mathias. Qu’avait-il voulu dire ? Le regard de son hôte lui paraissait soudain froid, distant, et il flottait dans l’air l’odeur de la tension dissimulée. Jacques balaya ces pensées inquiétantes d’un revers de la main imaginaire et poursuivit :

« Rappelle-moi ce que tu fais comme métier.

- Je fais ce que je peux, des petits boulots et récemment j’ai trouvé un truc génial.

- Qu’est ce que c’est ?

- Tu ne comprendrais pas, répondit brutalement Mathias, tandis que ses yeux fixaient avec insistance la porte adjacente

 

Jacques se sentait mal à l’aise devant un tel revirement de comportement et ne comprenait pas ce qui avait transformé l’homme joyeux qui buvait au bar en un sombre et cynique personnage.

 

« Excuse-moi, dit Mathias tout à coup, j’ai juste un coup de fil à passer

- A cette heure-ci ?

- Heu… Oui il n’y a pas d’heure pour ces gens là, répondit Mathias, le regard fixement posé sur Jacques »

 

Jacques le regarda s’éloigner et fermer la porte derrière lui. A nouveau l’angoisse le prenait au corps et les questions fusaient dans sa tête, comme si le même scénario se répétait inlassablement, comme si le cauchemar ne voulait pas en finir. Il se leva et, sur le qui-vive progressant lentement dans la maison silencieuse, recouverte d’une obscurité épaisse où seule la lumière du plafonnier de la cuisine projetait ses longues stries jaunâtre sur le plancher. Arrivé au bas de l’escalier, il s’arrêta et tendit l’oreille, maudissant son ouïe défaillante : la voix de Mathias lui parvenait partiellement, étouffée par les murs épais et il ne pouvait discerner que quelques mots.

 

« … est là… Venez… Doute pas… Rien… Oui… Oui… Pas de problème… Mathias… Oui…»

 

Jacques fit un pas un arrière, terrifié. Il reprit sa respiration qu’il retenait alors depuis de longues secondes mais ne parvint à ralentir les battements frénétiques de son coeur. Chancelant sous l’effet du vertige qui l’assaillait, la tête emportée par un tourbillon de pensées confuses, il réussit à rejoindre la cuisine.

 

Le cerveau de Jacques travaillait en surrégime, 

« C’est pour cela qu’il était aussi gentil avec moi ! Il m’a attiré ici, c’était un piège. Je… je dois me sauver… »

 

Coupant court à tout plan d’évasion, Mathias surgit dans la petite pièce et lança un regard lourd de menace à Jacques qui le dévisageait horrifié:

 

« Désolé, j’ai été un peu long. Je te sers un autre verre ?

- Non, désolé, répondit Jacques dont la voix tremblait encore plus fort que ses mains. Je heu… je dois y aller.

- Allez, reste ! On a encore le temps ! Et puis tu irais où ? C’est très bien ici.

- Non, non je dois y aller, insista Jacques en faisant mine de se diriger vers la sortie»


A cet instant, il découvrit avec terreur que Mathias, tenait dans ses mains un grand couteau, qui lui avait servi à découper quelques rondelles de saucisson

 

«  Reste, ça sera plus sympa, répondit Mathias tout en jouant avec la lame »

 

Dans un mouvement de panique, Jacques se précipita sur lui, lui arracha le couteau des mains et tenta de le maîtriser, avant qu’ils ne s’écroulent tous les deux sur le carrelage.

 

Le sang trempait les vêtements de Jacques, qui, agenouillé sur le corps inerte de Mathias, se passait les mains sur le visage tel un dément. Il ne comprenait pas cet acte violent et comment il était arrivé à de telles extrémités. Son monde, déjà bien ébranlé par les évènements des derniers jours, s’écroulait totalement dans un fracas furieux, à la manière de ces grands immeubles qu’on dynamite par la base et qui s’affaissent sur eux-mêmes dans un nuage de poussière et de gravas.

 

Jacques se releva lentement, s'assis sur une chaise et resta protré ainsi pendant une durée inconnue, jusqu'à ce que le hurlement d'une sirène le sorte de son état létargique.


 


Chapitre 8]

 

 

 

« Mr Jacques Monard, vous êtes mal. Voici vos chefs d’accusation : viol, trois meurtres dont deux avec préméditation, délit de fuite, etc. Les reconnaissez-vous ? »

 

Un silence dans la petite pièce du commissariat

 

« Bon… Débutons par la fin si vous le voulez bien. Connaissez-vous Monsieur Mathias Kesler ? Il a été retrouvé assassiné dans sa maison ce matin à l’aube. D’après le début de l’enquête, il aurait passé un coup de téléphone vers 3 heures à des amis. Il leur aurait expliqué qu’il avait rencontré une personne –je cite- « un peu dérangée mais sympathique », qui «  a l’alcool plutôt mauvais » et dont le prénom est Jacques. Lorsque nous arrivons au petit matin, alerté par une voisine curieuse qui a regardé par la fenêtre nous vous trouvons assis sur une chaise et la chemise maculée de sang. »

 

Un silence

 

« Ensuite, Mademoiselle Elodie Marronnier, dont le corps a été retrouvé dans la forêt, à moitié enterré. D’après l’autopsie elle aurait également subi des sévices sexuels. C’est un sms qu’elle a envoyé à une amie qui nous a permit de la retroeuver. Dans celui-ci elle disait avoir rencontré un homme du nom de Jacques qui était de plus en plus étrange –apparemment sous l’emprise de l’alcool-, et qui lui faisait des avances agressives. Elle était terrorisée et demandait à son amie de venir la chercher au plus vite. Hélas, son amie n’a reçue le message que le lendemain après-midi : nous n’avons donc pas pu la sauver. La pauvre, elle aurait mieux fait de nous appeler directement. »

 

Un silence

 

«  Enfin vous avez disparu du jour au lendemain alors que vous étiez un suspect important dans le cadre de l’enquête sur la mort de votre femme… Vous êtes grillé Mr Monard… Vous allez passer un bout de temps à l’ombre ! »

- C’est eux ! S’écria tout à coup Jacques les yeux exorbités..Ils veulent ma mort ! Ils m’accusent alors que je suis innocent ! C’est eux ! C’est eux ! »

 

Il répétait cette phrase, secouant la tête d’avant en arrière, les mains tenant fermement ses tempes.

 

« Envoyez-moi ce pauvre fou en cellule, lança l’inspecteur en quittant la pièce »